Notes sur la vie et l'oeuvre d'Horatio Negatio

Il est sans doute né, il a probablement travaillé et il n'est pas impossible qu'il soit mort.

On sait peu de choses de la vie d'Horatio Negatio. Né à une date incertaine de parents inconnus, probablement dans un pays développé, Horatio a passé – on l'imagine, d'après le peu d'informations dont on dispose – une enfance banale dans une famille ordinaire. De cette famille et de ses proches, aucune trace ne reste. Si rien ne permet d'affirmer avec certitude qu'Horatio a été fils unique, nulle part dans son œuvre il ne fait allusion à d'éventuels frères et sœurs, pas plus qu'à quiconque susceptible d'apporter éclairages ou informations supplémentaires. Probablement mort, quoiqu'on ne puisse émettre que de vagues hypothèses sur les circonstances exactes de son trépas, l'auteur ne peut pas non plus nous aider. La seule chose que l'on peut affirmer au sujet de la vie d'Horatio Negatio, encore qu'avec prudence et en paraphrasant Heidegger, est « il est sans doute né, il a probablement travaillé et il n'est pas impossible qu'il soit mort. » Reste son œuvre.

C'est devenu un lieu commun que de dire que l'œuvre d'Horatio Negatio est inaccessible au béotien, à tel point que cette seule réputation a fini par décourager la plupart des lecteurs. Quel non-spécialiste, aujourd'hui, connaît encore le nom d'Horatio Negatio, dont les livres sont introuvables hors des bibliothèques des facultés où quelques universitaires choisissent encore, trop rarement, de lui consacrer un article dans une revue à la diffusion confidentielle, article le plus souvent bâclé et n'apportant aucun éclaircissement ? Dans son imposant essai Negatio est un oeuf, Jean-Christophe Plourde écrit : « le journal de Horatio Negatio est une concavité, chambre d'écho offerte et disponible, noix de coco qu'on aurait fendue en deux pour en répandre le blanc nectar, homogène, spermatique, fécond, qui une fois devenu flaque forme un miroir parfait où le lecteur, gourmand Narcisse, est libre de contempler sa propre image. » Analyse intéressante mais qui fait l'impasse sur l'originalité radicale de l'œuvre de Negatio, que je vais tenter ici de faire saisir aux lecteurs curieux de découvrir cet immense auteur.

Les négatiologues, y compris les plus émérites comme Plourde, se sont trop longtemps attachés aux détails les plus insignifiants de l'œuvre du mystérieux Horatio. Erreur due en partie à la myopie qu'induit tout travail universitaire mais aussi, ne le nions pas, à l'immensité et à la variété du corpus que nous a légué Negatio. Quoi de commun entre ses plus de deux mille carnets, ses cent-cinquante-trois romans, ses centaines de poèmes, ses innombrables feuilles de notes ? Trouver la moindre cohérence dans une masse aussi hétérogène est une tâche dantesque, d'autant que la plupart de ces textes sont très probablement apocryphes. Aucune page d'Horatio Negatio – et sur ce point tous les spécialistes sont formels – n'a pu lui être attribuée avec certitude. Sans doute des dizaines d'épigones, peut-être davantage, ont-ils cherché à imiter le style du maître et, profitant du flou qui entoure sa biographie, ont vu leur œuvre attribuée par erreur à celui qu'ils admiraient tant (sans, et c'est là la particularité des continuateurs de Negatio, l'avoir rencontré, lu, ou même entendu parler de lui).

C'est pourquoi il est de la plus haute importance de faire sortir l'œuvre d'Horatio Negatio des bibliothèques universitaires, de la faire lire aux non-spécialistes, aux amoureux de littérature. Toute personne prête à découvrir Negatio sans a priori reconnaîtra au premier coup d'œil son génie, saura saisir le point commun entre ses innombrables textes et brouillons, ce petit détail qui a si longtemps échappé aux spécialistes. Gageons que le grand public, dont le bon sens est trop souvent sous-estimé, pourra mieux que les professeurs percevoir l'immense intégrité morale et artistique de cet auteur qui, plus qu'aucun autre, a mené une vie en parfaite adéquation avec son art. Ouvrez un livre d'Horatio Negatio, n'importe lequel, à n'importe quelle page, peu importe, cela n'a aucune importance. Toutes les pages de l'œuvre d'Horatio Negatio sont vierges.