Le Dernier autopsié

Ou comment s'ouvrir aux autres.

Le capitaine et moi attendions dans l'arrière-salle du café Martiguet depuis près d'une heure lorsque le docteur finit par arriver.

« Chers amis, je vous prie de bien vouloir m'excuser. Croyez-moi, ce petit contretemps sera vite oublié une fois que vous aurez entendu mon histoire. Je ne débourserai pas un sou aujourd'hui. »

Si la modestie n'était pas au nombre de ses qualités, il avait toujours fait preuve de la plus parfaite ponctualité. Ce retard, que j'imaginais délibéré, était-il un moyen de nous intimider ? Une tentative maladroite de créer le suspense ? Le capitaine semblait mal à l'aise et caressait nerveusement sa moustache. Quant à moi, fidèle à notre cérémonial hebdomadaire, j'ouvrais la séance par la phrase rituelle : camarades, cette semaine encore nous voici réunis, trois anonymes parmi des millions, et parmi ces millions qui nous entourent nous avons fait notre choix. Le docteur, le capitaine et moi-même sortîmes alors de nos poches les feuilles sur lesquelles nous avions chacun noté l'histoire d'un homme hors du commun, destin étrange et souvent tragique choisi tiré de nos connaissances, de l'histoire la plus lointaine ou des faits-divers les plus proches. Comme chaque semaine, celui de nous trois qui aurait, de l'avis général, su trouver le destin le plus étrange et le mieux tourner son histoire, remporterait nos éloges et l'honneur de ne pas avoir à régler sa part de la note.

Encore nimbé de son triomphe de la semaine précédente, remporté une fois encore en évoquant les faits d'armes d'un de ses camarades maquisards, le capitaine choisit de commencer. Il nous parla cette fois-ci d'un soldat de sa connaissance, comme lui jouisseur et beau parleur, qu'une balle ennemie avait à jamais privé de la vue et de l'ouïe. Son histoire était triste et charmante, pleine de toutes les fioritures qu'on attend en pareil cas, longs passages lyriques où le fantassin blessé se languissait des couchers de soleil qu'il ne verrait plus jamais, déchirantes descriptions, dont les prétentions philosophiques dépassaient sans doute les capacités de leur auteur, du néant obscur et silencieux auquel son ami était à jamais relégué. Tout cela était agréable mais si convenu que nos oreilles, habituées à des récits sortant de l'ordinaire, n'offrirent au capitaine qu'une attention distraite.

Mon histoire, je le savais, était si supérieure à la sienne, tant en horreur qu'en originalité, que je ne pus réprimer un sourire au moment d'évoquer la vie pourtant tragique de ce professeur, fin linguiste dont l'intelligence, disaient ses collègues, était sans égale. Avec gourmandise, j'évoquais la brillante carrière de ce génie méconnu, sa déchéance, son obsession de la langue parfaite. Je narrais, avec toute la pompe que le genre exige, les longues années qu'il passa, dans le plus complet isolement, à concevoir une langue pour lui idéale, dont chaque mot correspondrait si bien à ses états intérieurs qu'elle lui permettrait – pensait-il – de communiquer à la perfection les tourments et les joies de son âme sans le truchement toujours imparfait de la langue commune dont il avait hérité en naissant. Puis, devant mes comparses captivés, je racontai l'attaque dont il fut victime à l'âge de quarante-six ans qui le laissa paralysé d'un bras et, bien pire encore, le priva de l'usage de toutes les langues, de toutes sauf de celle qu'il avait inventée et dont il était le seul locuteur. Et je terminai en racontant la décennie qu'il passa dans la rue avant de mourir de folie et de désespoir, à quémander du pain auprès des passants dans une langue qui, sans nul doute, décrivait mieux qu'aucune autre n'aurait pu le faire la faim qui le déchirait, mais qu'il était seul à pouvoir saisir. Puis je me tus et contemplai, satisfait, le visage du capitaine sur lequel se lisait la dignité toute militaire du soldat qui reconnaît la défaite. Le médecin, lui, continuait à sourire.

« Cela n'est rien, monsieur le professeur.
– Rien ? Rien ? Comment imaginer solitude plus totale, plus horrible, que celle d'un homme aussi parfaitement enfermé en son monde intérieur et incapable de communiquer avec ses semblables ?
– Voyez-vous, dit-il en souriant et en bourrant sa pipe, la solitude de votre linguiste est sans nul doute atroce mais s'achèvera un comme toutes les autres solitudes, des plus sublimes aux plus communes, avec la mort de l'intéressé. »

Je ne savais quoi répondre.

« La solitude dont je m'apprête à vous parler, chers amis, est bien pire. Elle dépasse de loin la durée étriquée d'une existence humaine. C'est une solitude dont la cause a précédé la naissance de celui qui en a souffert et dont la douleur persistera bien après sa mort. Avez-vous déjà entendu parler de la société de l'autopsie mutuelle ? Non, je m'en doutais. Sachez qu'elle a été fondée ici-même, à Paris, au mois d'octobre 1876. Son objectif était noble et simple – la noblesse ne réside-t-elle d'ailleurs pas toujours dans la simplicité ? mais je digresse. Chacun de ses membres devait, par testament, faire serment de léguer son corps à la société pour que les autres puissent en pratiquer l'autopsie. Il devait aussi leur fournir une fiche décrivant en détail ses goûts, amours et haines, qualités et défauts, permettant ainsi aux autres membres, opportunité rare dans la vie d'un pathologiste, de chercher d'éventuels liens entre la conformation des organes internes et la personnalité de celui qui était jusqu'à peu leur ami. Bien évidemment, le cerveau était l'organe le plus étudié et les membres de la société avaient pour certains pris l'habitude de conserver auprès d'eux les encéphales préservés de leurs défunts collègues. Notez que si la date de création de la société est bien connue, personne ne sait exactement quand elle a cessé d'exister. Je l'aurais d'ailleurs supposée disparue depuis longtemps, enterrée avec les autres bizarreries du siècle dernier par l'âge de raison qui est le nôtre, si je n'avais rencontré son dernier membre. Rencontré, oui monsieur le professeur. Contrairement à vous, qui vous plaisez à chercher de quoi nous distraire dans d'obscurs catalogues où sont consignés les destins baroques d'intellectuels dans votre genre – et dont la véracité, je le dis sans malice, est toujours sujette à caution – j'ai toujours mis un point d'honneur à n'évoquer ici que les vies d'hommes que j'ai eu l'honneur de connaître. C'est dans un café, un peu semblable à celui-ci d'ailleurs, que je croisai cet homme qui, fatigué et pris de boisson, me confia sa terrible peine. « Je porte mon propre deuil ! », tels furent ses mots exacts. Il vivait dans les vapeurs de formol, entouré des cortex nus de ses amis, des amis de ses amis, des amis de ceux qui avaient précédés ses amis, et son pauvre cerveau bien trop vivant savait que jamais le regard bienveillant d'un autre ne se poserait sur ses aimables circonvolutions, ne connaîtrait l'honneur qu'il accordait à d'autres chaque jour. « Je suis un traître ! » hurla-t-il encore, car il se sentait coupable de ne pas avoir su transmettre ce que d'autres lui avaient légué et lorsqu'il imaginait parfois, triste et angoissé, son corps jamais autopsié en putréfaction dans quelque banal cercueil, il n'y voyait qu'un juste châtiment. »

Il se tut. Son histoire n'était pas terminée et la coutume voulait qu'aucun ne nous n'interrompît un conteur avant qu'il n'eût fini, mais le docteur, après tout, m'avait pris à parti. Je devais répondre.

« Puisque vous vous flattez d'avoir rencontré cet homme dont les maux, au contraire de ceux dont souffre l'ami du capitaine, pourraient me semble-t-il être apaisés par quelques paroles bienveillantes, dites-moi, cher docteur, que lui avez-vous répondu ? »

Il me fixa du regard, tristement, durant de longues secondes et, d'une voix tremblante, me demanda : que lui auriez-vous répondu ?

Je ne savais pas.

« Je lui aurais répondu que je le ferais », dit le capitaine, posant sur la table le large couteau dont il ne se séparait jamais.

« Je n'en attendais pas moins de vous », sourit le docteur. De sa poche intérieure il tira un papier froissé, copie ronéotypée d'un vieux contrat, et le tendit au capitaine qui y apposa sa signature.