Café de Faune


Mouvement

1er novembre 2016, 3 438 mots

« Si, un seul instant, tu cessais de penser, qu’arriverait-il ?
Si tu plongeais comme le poisson de notre océan, qu’arriverait-il ? »
 – RÛMÎ

On vous a dit la vérité. C’est volontairement que je me suis infligé cette blessure atroce dont la cicatrice barre mon crâne d’une tempe à l’autre – encore que vous et moi aurions sans doute quelques désaccords au sujet de ce qu’est la volonté, ainsi que sur son caractère individuel. Vingt ans plus tard, l’os frontal ne s’est toujours pas parfaitement refermé et, si vous placez votre main sur mon front, vous sentirez battre sous la peau molle mon cerveau mutilé. Sachez toutefois que, si je n'ai jamais nié les faits, je conteste le sens que la rumeur a voulu leur donner. Je n’ai nullement eu l’intention de me tuer en cette nuit fatidique, et ce n’est pas par désespoir que j’ai choisi de me fracasser le crâne. Mais puisque vous tenez tant à connaître mon histoire, la voici.

Vous peinerez sans doute à le croire, mais l’infirme aux mains tremblantes qui se tient devant vous était autrefois dessinateur. J’habitais alors le minuscule meublé aménagé dans les combles d’un immeuble Second Empire, qui présentait le double avantage d’être à la portée des maigres revenus que je parvenais à tirer de mes travaux d’illustration et de me garantir un calme absolu. En dessous de ma mansarde ne vivaient en effet que de riches retraités et des familles bourgeoises si discrètes que, s’il ne m’était arrivé à l’occasion de croiser la concierge lorsqu’elle montait leur courrier, j’aurais pu croire être le seul occupant des lieux. Une nuit pourtant, en rentrant du café où je venais de passer la soirée avec quelques amis, je fus surpris d’entendre des cris étouffés derrière la porte entrebâillée du troisième étage. Redoutant un cambriolage, ou un accident, je pris sur moi d’entrer dans l’appartement. Ses deux niveaux, qui occupaient l’entièreté des troisième et quatrième étages, en faisaient le plus vaste de l’immeuble. A l’une des extrémités du long hall d’entrée se trouvait l’escalier intérieur. A l’autre, le salon, dans lequel je ne fis que quelques pas avant de m’arrêter, stupéfait par le spectacle que je venais d’y découvrir. Aux murs de cette pièce immense, dont le plafond était haut de quatre mètres, avaient été accrochés, dans de petits cadres de bois clair, des centaines de croquis au fusain qui figuraient, tracés avec une précision infinie, autant de mammifères, de reptiles, de poissons, d’oiseaux, de plantes et d’insectes. La taille étourdissante de cette collection, qui couvrait des plinthes aux moulures de ces gigantesques cloisons, était en elle-même remarquable. Mais quand bien même n’y aurait-il eu qu’un seul de ces dessins, mon émerveillement serait resté le même ; tous avaient été exécutés avec une telle maîtrise, un talent si manifeste, qu’ils auraient mérité d’être contemplés une vie entière. La moindre esquisse, le dessin le plus inachevé semblait plus vivant encore qu’un être de chair, l’encre dont il était tracé plus chaude et dense que le sang. Ils n’avaient rien de ces œuvres hyperréalistes qui tentent vainement de singer la photographie pour impressionner les imbéciles qui confondent beauté et prouesse technique. Rien non plus des abstractions qui offrent à penser ce qu’elles ne donnent plus à voir. Devant moi, cerné par un passe-partout de bois, ne se trouvait ni l’image d’un lièvre ni l’idée d’un lièvre mais, tout bonnement, un lièvre. Je ne sais combien de temps je restai ainsi à observer ces tableaux. Peut-être aurais-je passé la nuit entière, hypnotisé, à en scruter les moindres détails, si la voix de leur propriétaire, douce et grave, n’était venue me tirer de mes pensées.
« Ils vous plaisent ? Très bien, très bien… »
Je me rappelle avoir été marqué par la disproportion entre l’énorme tête de ce vieillard, que ne couvraient plus que deux petites touffes de cheveux pâles et ébouriffés, et la maigreur maladive de son corps, ainsi que par la douceur de son expression. Il ne paraissait pas fâché, ni étonné, de me trouver au beau milieu de son salon. Quelque chose dans son regard trahissait même un certain soulagement, comme s’il avait été avant tout rassuré de ne pas m’avoir surpris ailleurs. Je le priai d’excuser mon intrusion et lui parlai de ces bruits que j’avais entendus, qui m’avaient fait craindre le pire. Il était tombé en quittant son bureau, voilà tout ! À son âge ce genre d’accident arrivait parfois mais il ne devait y avoir là ni pour lui, ni surtout pour moi, aucun motif d’inquiétude. Sans doute aurais-je dû trouver suspecte l’insistance avec laquelle il voulut m’en convaincre, mais je ne voyais encore en mon hôte involontaire qu’un vieil original aux manières aimables, à qui l’humble artiste que j’étais adressa toutes ses félicitations pour la qualité des œuvres dont il avait choisi de s’entourer. Il parut surpris d’apprendre ma profession et, après ce qui ressembla à un instant d’hésitation, m’expliqua que ces crayonnés étaient l’œuvre de son fils, qui lui aussi avait nourri pour le dessin une passion sans égale tout au long de sa courte vie, brutalement interrompue par un tragique accident. Sans un mot de plus, il décrocha du mur le dessin d’une mésange et le glissa dans ma main. J’avais fait preuve de courage, après tout, en accourant ainsi à son secours, et ce serait ma récompense. Inquiet de profiter de la générosité d’un vieillard solitaire à qui j’évoquais sans doute de douloureux souvenirs, je commençai par refuser. Mais il insista et me proposa, puisque je me sentais redevable, de monter chaque vendredi dans son appartement le panier que lui préparait l’épicier du quartier ; ainsi nous serions quittes. Je finis par accepter et glissai dans mon sac le petit rectangle cartonné.

Sitôt rentré, je posai le dessin sur mon bureau et l’examinai avec attention, impatient de découvrir par quel moyen son auteur avait pu parvenir à pareil résultat. Je remarquai que la figure entière de la mésange, de ses yeux noirs aux dernières plumes de sa queue, avait été tracée d’un long et unique trait de fusain dont les innombrables méandres et replis formaient, bec, ventre et pattes, tout le corps de l’animal. Curieux de savoir si j’étais capable de la même prouesse, je saisis sur une étagère un vieux recueil de photographies, dont un chapitre était consacré aux animaux de la savane africaine, et entrepris de tracer, sans jamais lever le crayon, la silhouette longiligne et familière d’une girafe. Si le résultat, comme je m’y attendais, se révéla médiocre, l’acte de dessiner avait eu sur moi un effet des plus étranges. Mon bras, qui pourtant n’était resté en mouvement qu’une courte minute, demeurait engourdi comme s’il venait d’accomplir un effort considérable. Je répétais l’exercice les soirs qui suivirent, perfectionnant peu à peu ma technique. Las des photographies, je me mis à arpenter les rues et les parcs de la ville à la recherche de modèles bien vivants, chiens errants, pigeons, platanes et passants. Une fois mon modèle choisi, après avoir passé un long moment à le scruter sous différents angles, je décidais d’un point de départ – une aile, une branche, la nervure d’une feuille… – avant de le croquer d’un unique trait de crayon. L’origine du trait, je dus rapidement m’en rendre compte, était de la plus haute importance. Les oiseaux naissaient de leurs ailes, les herbivores de leurs oreilles, les plantes de leurs racines. C’était par les yeux que le dessin d’un animal devait être achevé. Dans un dernier effort, toujours sans m’interrompre, je griffonnais l’ultime spirale, point final, petit cercle de la pupille, jusqu’à ce que mon trait s’y perde en une indistincte et sombre masse.

Les vendredi soirs, en rentrant de mes excursions, je passais à l’épicerie récupérer le panier que je portais ensuite à mon singulier voisin en échange d’un café. Il m’arrivait de rester quelques minutes à faire la conversation, ce qui me donnait l’occasion de contempler une fois encore la somptueuse collection qui ornait les murs de son salon. J’appris qu’il avait autrefois été professeur de médecine, spécialiste de l’embryogenèse. Sa carrière durant, il avait étudié la formation de fœtus animaux dans l’espoir de guérir in utero des enfants souffrant de malformations du tube neural. Si ses recherches n’avaient pas donné naissance à de nouvelles possibilités thérapeutiques, elles l’avaient mené à des découvertes prodigieuses dont il continuait encore, dans le confort de sa retraite, à tirer toutes les conclusions. Il essaya plusieurs fois de m’exposer en quoi consistaient ses travaux qui, semblait-il, ne se cantonnaient plus aujourd’hui à la médecine, ni même à la biologie – parmi les noms qui revenaient le plus souvent dans sa bouche se trouvaient ceux de Schelling, de Schopenhauer et de Von Hartmann. Je ne prétendrais pas avoir compris quoi que ce soit à ce qu’il me raconta alors et je pense d’ailleurs que personne n’y serait parvenu. Ses propos étaient confus, pleins de contresens, d’analogies incompréhensibles et vaguement poétiques. A chacune de mes visites je réalisai davantage que son esprit, que j’avais un instant cru épargné, était aussi usé que son corps. Quel spectacle tragique que celui d’un homme autrefois si brillant, devenu incapable de partager la science dont il avait été maître !

Quant à moi, je ne cessai de progresser. Chaque jour les mouvements de ma main devenaient plus fluides, mes dessins plus précis. La répétition de l’exercice avait fini par altérer ma perception : les chiens, les arbres, les hommes que je croisais ne me semblaient plus que complexes réseaux de sources et de puits, de vents ascendants ou plongeants, de sillons offerts à ma plume, labyrinthes fluides dont l’exploration scrupuleuse permettrait une représentation parfaite. Dessiner était devenu la source d’une joie maladive et une obsession sur laquelle, je le réalisai avec inquiétude, j’avais de moins en moins de prise. Rien ne m’importait plus, désormais, que ces moments où je sentais mon bras animé d’un mouvement expert, si rapide et précis que je n’en étais que le témoin, si expérimenté qu’il ne pouvait être uniquement mien, suivre l’énigmatique sentier dont la nature inattentive avait oublié d’effacer la trace dans la matière vivante. Sous mes doigts, les yeux placides d’une vache étaient d’insondables abysses, puits sans fond où s’engouffrait la lumière céleste ; les membres postérieurs d’un chat, longs et puissants, de vastes asymptotes qui s’arrachaient à la boue pour se jeter vers l’infini. Je refusais des commandes grassement rémunérées pour passer des heures à contempler un brin d’herbe, brûlais mes maigres économies dans d’innombrables visites de tout ce que la ville comptait de serres et de parcs animaliers.

Lorsque j’allais rendre visite au vieux, je n’hésitais plus à évoquer devant lui la mémoire de son fils, avide d’en apprendre davantage sur le mystérieux inconnu dont j’avais hérité la dévorante obsession, mais le peu de détails qu’il était capable de me fournir se révélait confus, parfois contradictoire. Il commettait notamment de considérables erreurs dans les dates ; il lui arriva même, à une occasion, de confondre l’année du décès de son fils avec celle de sa naissance. Je devais pourtant me contenter de sa parole, aussi douteuse soit-elle, faute du moindre élément tangible. Dans ce salon richement décoré, dont pas un mur n’était vierge de tableaux, ne se trouvait aucune photographie, aucune image de cet enfant absent dont la perte semblait pourtant l’avoir tant affecté. Peut-être était-ce le moyen qu’il avait trouvé de surmonter son chagrin, préférant garder auprès de lui les dessins de son fils, traces éternelles de son prodigieux talent, plutôt que les photographies jaunissantes d’un corps que plus aucune âme n’habitait ? N’aurais-je pas fait la même chose à sa place, alors qu’une minute passée en compagnie des merveilles qui ornaient ces murs suffisait à me remplir de joie ? Oh ! que n’aurais-je pas donné pour pouvoir passer le reste de mes jours au milieu des chefs d’œuvre de ce mystérieux génie dont j’étais certain de ne jamais pouvoir égaler le talent – mais que je craignais de bientôt rejoindre dans la tombe.

Désormais, les muscles de mon bras droit demeuraient constamment tétanisés, excepté lorsqu’ils étaient soudain, et sans la moindre raison, secoués de spasmes dont le rythme – c’est là ce qui m’alarmait le plus – ne semblait pas totalement dénué d’ordre ni de sens. Inquiet de ce que je prenais encore pour une forme d’épuisement nerveux, j’eus pour la première fois envie d’abandonner, ne fût-ce que quelques jours, ce travail dont je sentais confusément ne jamais avoir été le maître ni l’auteur. Sans doute l’aurais-je fait, si j’en avais encore été capable. Mais je ne pouvais plus désormais fermer les yeux sans qu’une nuée d’images hallucinatoires ne déferle derrière mes paupières, figures abstraites à la limite du visible et du tangible, à la frontière de la forme et de la force, qui m’emportaient, me tiraient par les fibres malades de mon bras visionnaire dans une longue sensation de chute, chute étrange parce qu’horizontale et irrégulière, pleine de cahots dont je ne savais s’ils provenaient de moi ou du milieu extérieur. Une part des intuitions organiques, obscures, qui jusque-là guidaient silencieusement mon crayon sur le papier, enseignaient à mes muscles et à mes tendons les secrets silencieux de la matière animée, avaient gravi mes nerfs jusqu’à pénétrer ma conscience – et semblaient ne plus vouloir cesser de la hanter. J’étais sur le point de savoir, de penser, de dire peut-être ce qui jusqu’ici n’avait été qu’une confuse intuition.

Pourquoi un homme désire-t-il ce qu’il désire ? Et à quelle abondance, à quelle profusion, un désir doit-il de parfois devenir volonté, une volonté action, une action désir à nouveau mais cette fois désir brûlant, inextinguible, qui ne se soucie plus de rien sauf de sa satisfaction, vol, meurtre ou crime passionnel ? Quel élan insensé avait bandé les muscles de mes jambes, dressé ma chair en pleine nuit, jeté mon corps dans les rues sous la pluie glacée d’automne à la recherche, toujours, de quelque chose à dessiner, à dessiner n’importe où, gratter les griffes d’un rat dans le plâtre d’un mur avec un poinçon rouillé, peindre la pesanteur d’un saule sur la terre du bout de mes doigts mouillés de pluie ? Quel désir sinon le désir lui-même, cette force dont je n’étais que l’esclave et qui brûlait de connaître, de se connaître, de comprendre ce qu’elle était et tant pis pour ce qui pourrait advenir de moi, ce pauvre moi qui, transi de froid, rentrait en grelottant dans son immeuble dont toutes les fenêtres, à cette heure de la nuit, étaient éteintes, toutes sauf une, au quatrième étage, dans l’appartement du vieux, derrière laquelle je voyais s’agiter en tous sens la silhouette, reconnaissable entre mille, d’un enfant.

La porte de l’appartement céda au second coup d’épaule. Je traversai l’entrée dans la pénombre et, pour la première fois depuis que j’avais franchi le seuil de ce mausolée à la gloire d’un illustre invisible, gravis l’escalier qui menait au second niveau. Accrochés au mur, au dessus de la rampe, se trouvaient d’autres esquisses. Ce n’étaient tout d’abord que des animaux et des plantes ordinaires, auxquels quelque chose semblait pourtant manquer – ou avoir été ajouté. Puis les frontières entre les cadres commençaient à se défaire, les créatures à se mêler. Ce n’étaient pas des chimères, assemblages incohérents de parties disparates, sorties de la pauvre imagination de conteurs médiocres, comme on en trouve dans les bestiaires médiévaux. L’anatomie de ces bêtes était ordonnée, logique, avait l’évidente cohérence de toutes les productions naturelles. Ces abominations auraient pu exister, simili-loups et pseudo-porcs qui, aussi atroces soient-ils, par la grâce du talent irréel de celui qui les avait dessinés, paraissaient animés, sensibles, vivants. Existaient-ils, avaient-ils existé ou, grâce à la qualité de son trait, de ce trait plus vieux que toutes les mains, l’auteur de ces dessins était-il parvenu à donner à ses plus improbables fantaisies l’apparence de la vie ? Après tout, peut-être pouvais-je moi aussi dessiner sans le secours d’aucun modèle, coucher sur le papier toutes les horreurs que mon esprit pouvait concevoir ; je n’avais jamais essayé, voilà tout. C’est ce que je me répétai, pour me rassurer, tandis que je progressai dans le long couloir de l’étage, décoré de tableaux qui ne figuraient plus rien de sensé, plus que dents, tentacules, membres indéterminés, amas de chair dans lesquels il était difficile de distinguer l’humain du non-humain, l’organe de la tumeur, le vivant de l’inerte. Puis ce n’était plus de la chair mais autre chose, matière inédite dont l’apparence ne laissait pourtant aucun doute sur le caractère animé, des formes géométriques possibles puis impossibles, vertigineuses dissymétries vaguement familières, puis absences de formes, feuilles vierges qui semblaient pourtant peuplées, et cette fine lumière qui perçait sous la mince porte de bois au fond du couloir, derrière laquelle se trouvait la seule pièce éclairée. Sa tanière. Le grincement des charnières dut le surprendre car il se tourna brusquement vers moi et serra dans ses bras émaciés la liasse de feuilles sur laquelle il était penché. Il me fixa quelques instants de ses yeux, qui semblaient énormes sous son absence de front, et laissa échapper un hurlement ignoble, animal, un hurlement que seule pouvait pousser une gorge qui jamais n’avait connu le langage.

J’aimerais vous dire que j’ai fui. Que, saisi d’horreur devant cette créature dégénérée qui peut-être avait été un enfant, qui sans doute était humaine, qui aurait dû être morte, je me suis précipité à travers une fenêtre pour me briser le crâne sur le pavé quatre étages plus bas. Alors, que vous décidiez de voir dans mon récit un témoignage digne de confiance ou le produit d’une imagination malade, vous ne pourriez que me plaindre, victime innocente d’une horreur bien réelle ou d’une hallucination infernale. Mais je n’ai pas fui et, je vous l’ai dit, ce n’est pas par accident que je me suis fendu le crâne.

Dans cette pièce à l’odeur pestilentielle, seul face au monstrueux homoncule qui me fixait la bouche entrouverte, je n’éprouvais ni peur, ni pitié – j’étais jaloux. Pendant que mon bras, génie aveugle qui traînait comme un boulet mon crâne trop lourd, cherchait à tâtons dans les catégories humaines et les formes achevées, dans les individus et les espèces savamment dissociés, les membres émaciés de cet anencéphale avaient puisé à la source. Je me contentais d’esquisser des silhouettes animales quand il peignait le mouvement premier de la matière, la structure naissant du désordre, l’âme surgissant de la substance. Myope, je scrutais la surface. Aveugle, il plongeait. Dans ces formes baroques, ces non-formes absurdes et anonymes qui décoraient le couloir, était donnée à voir la vie elle-même, nue, spontanée, gratuitement, éternellement générée, le verbe d’avant les mots, le cri fait chair. Et sur ces feuilles vides, chefs-d’œuvre des chefs-d’œuvre, pièces maîtresses de sa collection, la forme d’avant les formes, seule véritable forme ! Qu’avait-il dû sentir, qu’avait-il dû éprouver, ainsi, en peignant l’absolu ! Moi aussi je voulais l’éprouver, et la Volonté attendait d’être faite. Bientôt mes tendons, gardiens cinq cent mille fois millénaires du secret qui leur avait donné naissance, de ce trait qui a tant en commun avec la façon dont la matière s’organise, hurleraient leur muette leçon sans plus avoir à redouter mon esprit, ce nouveau-né trop bavard. Droit face au mur, de toutes mes forces, je jetai mon crâne contre la pierre nue. A chaque choc le bruit se faisait plus humide, la douleur plus violente, la clarté plus grande. Le balancement de mon torse emportait avec lui tout l’univers, se confondait avec la force première à laquelle aucune force ne s’opposerait jamais, car toutes les forces en étaient issues. Le monde devint rouge, puis noir.

J’appris plus tard que mon corps agonisant avait été retrouvé, le lendemain à l’aube, dans une ruelle de l’autre côté de la ville. Avait-il été porté là par ce vieillard chétif et sa créature débile ? Ou bien étais-je parvenu à m’enfuir seul, exsangue, le crâne fendu en deux ? Je ne saurais dire laquelle de ces deux hypothèses est la moins invraisemblable. Ma seule certitude est que, peu de temps après cette nuit, le vieux a quitté l’immeuble et fait expédier tous ses biens vers une destination inconnue. Quant à moi, je repris connaissance deux semaines plus tard dans un lit de l’hôpital Saint Luc, où les médecins m’apprirent que je conserverais d’importantes séquelles de ma mésaventure et que plus jamais je ne pourrais dessiner. Ils ne purent saisir, bien sûr, pourquoi cette nouvelle me rassura autant. Il ne comprirent pas davantage l’effroyable panique qui me saisit lorsque la police, venue enquêter sur mon agression, m’informa d’un détail sans doute dénué de la moindre importance. Le matin où il avait été retrouvé, mon corps couvert de sang et agité de convulsions serrait dans sa main droite, d’une poigne de fer, une feuille parfaitement vierge.