Café de Faune


Le roi et le peintre

Il était une fois, dans un pays lointain, un puissant roi qui rêvait de posséder le plus beau tableau du monde. Aussi riche que prodigue, il entretenait une cour d'artistes dont les pièces maîtresses décoraient les allées et les jardins de son palais. Pourtant, bien qu'entouré de plus de beauté qu'aucun autre monarque, le roi n'était pas heureux et continuait de chercher le peintre dont l'œuvre, enfin, saurait le satisfaire.

La reine, qui ne supportait plus de voir son mari si malheureux, lui suggéra d'organiser un grand concours de peinture auquel tous les artistes du royaume seraient conviés. Il était impensable, lui dit-elle, qu'il ne trouve pas toile à son goût parmi un si vaste choix. Ainsi, une semaine durant, les maîtres des plus grandes écoles d'art défilèrent dans la salle du trône, accompagnés d'œuvres d'une si grande beauté que les plus médiocres d'entre elles auraient suffi à faire la joie de tout collectionneur. Mais le roi n'avait pour les trésors qui défilaient devant lui que le plus modeste intérêt.

Au soir du septième jour, alors que le roi et ses conseillers s'apprêtaient à partir dîner, le garde annonça un nom inconnu de tous. Monsieur Alphonse Meignard, artiste extraordinaire. Sous les regards étonnés de l'assistance, qui n'attendait plus personne, entra alors un petit homme chauve et moustachu, suivi d'un domestique gras et fort laid qui tirait un énorme panneau couvert d'un drap maculé de peinture. Arrivé devant le roi, l'étrange bonhomme posa un genou à terre, inclina son crâne dégarni et constellé de taches brunes, puis se mit à déclamer d'une voix de fausset un discours qu'il avait, c'était évident, maintes fois répété.

« Monseigneur, noble patron des arts, laissez tout d'abord l'humble artiste que je suis vous remercier de lui avoir permis de présenter son travail. Je sais que d'autres, plus illustres, sont venus ici avant moi, mais je vous prie de le croire, leur talent ne peut rivaliser avec le mien. Contemplez, votre majesté, mon chef d'œuvre ! »

Il tira le drap. Dessous se cachait un grand panneau de plâtre irrégulier de cinq mètres de large sur lequel avait été peinte la plus laide, la plus niaise, la plus pitoyable peinture jamais contemplée par des yeux humains. Au premier plan, un cerf boiteux au regard torve regardait, penché, l'air débile, une fleur ignoble dont les pétales trop longs pendaient en minces coulées de pastels baveux. Plus loin, à l'orée d'une forêt approximative, deux chasseurs aux membres arqués, juchés ce qui aurait pu passer pour des chevaux aux yeux d'un spectateur bienveillant, donnaient la chasse à un sanglier si gros que ses pattes ne touchaient pas le sol. Enfin, à l'horizon, une fumée pâteuse s'élevait des cheminées tordues d'un village bancal. Le roi peinait à cacher son hilarité, ce qui n'eut pas l'air de surprendre le peintre.

« Riez sans crainte, puissant mécène ! Je sais bien que mon modeste tableau ne paye pas de mine à côté des chefs d'œuvre des maîtres du royaume. Mais voyez-vous, ce n'est pas dans mon habilité à manier le pinceau que réside mon talent. Si je suis un médiocre peintre, je suis en revanche un grand magicien. Le tableau que vous voyez ici est enchanté ! Toute personne qui l'effleurera de la main sera happée par sa toile et pourra explorer le monde imaginaire qui y est représenté. »

Intéressant, dit le roi en s'approchant de l'ignoble croûte. « Vous me dites qu'il suffirait que je touche cette peinture pour que… » Mais il n'eût pas le temps de finir sa phrase. À peine ses doigts avaient-ils touché le panneau de plâtre qu'il disparut dans une gerbe d'étincelles.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il se trouvait au milieu d'une épaisse et répugnante forêt. Des troncs d'arbres sommaires y étaient couverts d'une mousse approximative. Quelques brins d'herbe, traces imprécises d'un pinceau hésitant, dégoulinaient vaguement sur un sol inégal. Dans le lointain les sabots de chevaux boiteux battaient le sol d'un rythme irrégulier. Terrifié mais curieux, le roi saisit une pseudo-rose entre deux doigts inutilement prudents (les piquants, mal définis, étaient ronds et doux comme des bourgeons) et tira d'un coup sec sur la tige, qui rompit avec un bruit humide. Aussitôt, une odeur ignoble envahit l'air. Le parfum de la rose, aussi raté que son aspect, avait des notes d'égout et de charogne. Attirés par les vomissements du roi, qui était à présent secoué de violentes nausées, deux cavaliers aux visages hideux, chevauchant des bêtes qui tenaient plus du porc que du cheval et plus du monstre que du porc, accoururent à son aide. Le premier avait une bouche si tordue que les mots peinaient à en sortir. L'autre, dont les yeux pleins de circonvolutions ressemblaient à des oreilles et les oreilles rondes et moites à des yeux, semblait ne rien comprendre à la situation.

« Gni fo léider, dit le premier.
– Hein ? répondit le second.
– Gni fo léider mainan ! insista le premier d'une voix forte. »
Le second, trop instable, tomba de sa monture avant d'avoir pu répondre.

Terrifié, maculé de boue et de vomissures, le roi leva les yeux vers un ciel mauve où passaient quelques nuages carrés et appela au secours. Il cria si fort, d'une voix déformée par la peur, les spasmes et quelque chose de ce lieu horrible qui déjà s'était insinué en lui, qu'un dieu dût l'entendre, car un instant plus tard il était allongé sur le sol de son palais, au pied de l'horrible peinture et de son auteur, qui le regardait fixement.

« Qu'en avez vous pensé, votre altesse, demanda le peintre. N'est-ce pas la plus incroyable de toutes les peintures ?
– Que l'on jette cet homme au cachot et qu'on l'exécute au plus vite, demanda le roi encore tremblant. »

Le lendemain à l'aube, Alphonse Meignard, artiste extraordinaire, fut écartelé par quatre chevaux dans la cour du palais sous les vivats de la foule venue nombreuse. La morale de ce conte est qu'il ne sert à rien d'avoir des pouvoirs magiques si on ne se donne pas la peine de faire quelques efforts.