Café de Faune


Journalisme sans faits

Autrefois les auteurs étaient moins dociles. Dignes et orageux, ils claquaient les portes des rédactions parisiennes, écœurés par la médiocrité de journalistes plus soucieux de faits que de style, puis retournaient haïr ou prier Dieu dans leur chambre de bonne où ils crevaient de froid, de phtisie et de romantisme.

Puis, au fil du siècle, ils s'assagirent. Peut-être la soupe était-elle devenue meilleure, ou bien Dieu moins convaincant, mais les mystiques et les fous se firent intellectuels. En échange d'un fauteuil dans quelque salon en vue, ils acceptèrent sans honte d'écrire, dans les colonnes grises des quotidiens, les balivernes à la mode et à la gloire de l'État, de l'écologie, du marché, de la justice sociale ou de la culture, petits textes bien compacts pensés pour produire le plus possible d'écho dans les crânes spacieux des messieurs-dames qui comptaient. À l'aube du troisième millénaire, en dépit des efforts louables de quelques rares parias gonzoïdes que la cirrhose n'avait pas encore emportés, la cause du journalisme délirant semblait bien mal en point.

Le culte des faits et de la tempérance aurait sans doute triomphé sans le manifeste de Jean-Christophe Splézan. Reporter de renommée mondiale, couvert sa carrière durant de prix et de distinctions, Splézan avait soudainement disparu à l'âge de cinquante ans. Certains disaient qu'il était devenu fou, marqué à jamais par les horreurs qu'il avait vues pendant ses années passées à couvrir d'innombrables conflits. D'autres le prétendaient atteint d'une grave maladie neurologique. Enfin, une rumeur persistante voulait qu'il ait renoncé au journalisme pour se consacrer à l'étude de la philosophie orientale ou de quelque métaphysique occulte et oubliée. Quoiqu'il en soit, la publication du manifeste de Splézan eut un considérable retentissement. Qu'un homme autrefois célèbre, dont la parole avait eu valeur d'évangile dans toutes les rédactions parisiennes et que l'on croyait mort, réapparaisse aussi brusquement qu'il avait disparu, était en soi surprenant. Mais le contenu de ce manifeste, que tous les journaux se hâtèrent de publier sitôt son authenticité établie, était encore plus étonnante. Le texte de Splézan, et ce n'est pas la moindre de ses particularités, n'était en effet long que d'une seule phrase, que voici :

Le monde étant contenu dans l'esprit, il est inutile de sortir de l'esprit pour décrire le monde.

Publié et mis en forme dans un quotidien, cela donnait :

MANIFESTE
Par Jean-Christophe Splézan, grand reporter, titulaire du prix Albert-Londres et du prix Pulitzer
Le monde étant contenu dans l'esprit, il est inutile de sortir de l'esprit pour décrire le monde.

Format assez éloigné de celui des débats d'actualités et autres pétitions qui font l'ordinaire des pages « tribunes » des journaux.

La brièveté du texte de Splézan, au moins autant que son originalité, a joué un rôle dans son extraordinaire diffusion. Pour commencer, contrairement aux autres manifestes, celui-ci avait la particularité d'avoir été lu par ceux qui s'en revendiquaient. Mais surtout, comme toutes les idées ayant réussi, celle de Splézan avait eu l'heur de correspondre au génie de son époque. Les journalistes du début du XXIe siècle avaient en effet pour principale caractéristique d'être feignants. Amollis par Internet et le télétravail, ils n'étaient plus guère capables que de recopier péniblement communiqués de presse et résultats de requêtes Google. Feignants mais malins, ils surent voir dans le texte de Splézan le prétexte idéal pour se dispenser du dernier effort qui leur restait encore à fournir, le travail de recherche et de vérification. Une caution intellectuelle tombée du ciel leur offrait l'opportunité de ne plus rien faire, et de le revendiquer fièrement. Ils auraient été fous de la laisser passer.

Ainsi, à rebours de la tendance qui, depuis plus d'un siècle, avait fait glisser le journalisme de la polémique bouillonnante au fact-checking le plus froid, une génération entière de plumitifs se mit soudain à raconter, littéralement, tout ce qui lui passait par la tête. Des guerres imaginaires éclataient chaque jour dans des pays inventés. Des commentateurs fictifs analysaient les résultats de rencontres sportives qui n'avaient jamais eu lieu. Des phénomènes météorologiques inédits frappaient des régions inexistantes. Ces textes, bien sûr, n'avaient souvent rien de génial. La plupart étaient même très médiocres et la pauvreté d'imagination de leurs auteurs s'y faisait cruellement sentir. Il n'était pas rare de croiser, dans un article traitant d'un braquage ou de l'inauguration d'une piscine municipale, personnages et événements tirés du dernier blockbuster ou jeu vidéo à la mode.

De cette faiblesse, le factless journalism – car c'est ainsi qu'on appelait désormais, dans le monde entier, le journalisme sans faits de Splézan – sut faire une force. Les références communes et populaires dont étaient parsemés les articles attiraient des lecteurs sans cesse plus nombreux. Quant à la médiocrité des textes, elle n'avait que peu d'importance tant l'effet d'ensemble était saisissant. Les gens ne s'y trompaient pas, qui chaque matin se pressaient de nouveau dans les kiosques pour savoir si les pluies de grenouilles mutantes étaient dans les normales saisonnières, ou apprendre quel dragon avait attaqué le nouveau prototype de train supraluminique. La presse toute entière était devenue légère, surprenante comme les rédactions d'une classe de collégiens et les quotidiens apportaient chaque jour surprises au pire naïves et enfantines, au mieux délicieuses et oniriques, au peuple heureux du métro de huit heures.

Un tel vent de liberté, bien sûr, ne pouvait souffler bien longtemps. Comme tout mouvement artistique ou intellectuel d'ampleur, le factless journalism commença à être théorisé. Dans d'éminentes facultés, de très sérieux professeurs fort attachés aux faits en recherchèrent les sources sociologiques, anthropologiques, culturelles. Certains, réactionnaires et psychologues, y voyaient la preuve de l'immaturité d'une génération qui préférait inventer le réel plutôt que s'y confronter. D'autres, sociologues et progressistes, s'émerveillaient de l'émergence d'un nouvel enjeu sociétal qu'il convenait de disséquer pour en rendre apparentes les structures une fois soigneusement dégagée toute trace de doute et d'humanité. Tous s'accordaient cependant à y voir un phénomène – aucun ne se risqua à y voir des phénomènes, des mondes perçus enfin rendus apparents, des réalités qui surgissaient, prêtes à prendre la place du Réel.

On finit par tomber d'accord. Le factless journalism était l'évolution quelque peu psychotique d'un genre, l'éditorial, qui existait depuis longtemps. Après tout, quelle différence entre le délire d'un journaliste s'inspirant de ses lectures ou de ses rêves pour raconter la guerre imaginaire opposant androïdes et insectes géants à la frontière sino-russe et celui d'un essayiste interprétant le monde entier à l'aune de ses obsessions personnelles, capitalistes, féministes, nationalistes ou marxistes ? S'il y en avait une, elle était de degré, pas de nature. Des têtes du mouvement commencèrent à émerger. Plus influents ou plus ambitieux que les autres, ils fixèrent de facto la forme définitive d'un article de factless journalism, que tout le monde s'évertua plus ou moins à copier et qui fut poli par des cabinets d'étude.

C'en était fini de la surprise. Chaque matin, le peuple gris du métro de huit heures trouvait dans son journal les mêmes textes convenus, pensés pour plaire. Ils commençaient en général par l'évocation mythifiée d'un passé glorieux qui n'avait jamais existé – les études avaient montre que ce procédé, inspiré des éditoriaux de la presse conservatrice, séduisait une large part du lectorat. On trouvait ensuite des éléments pseudo-factuels décrivant des faits imaginaires, suffisamment improbables pour que le lecteur comprenne qu'il s'agissait d'une invention mais assez amusants et proches de sa réalité quotidienne pour qu'il ait envie d'y croire. Suivaient quelques paragraphes plus naïfs, vaguement fantastiques, qui parlaient aux sentiments du lecteur. Très prisé d'un public jeune et urbain, ces passages faisaient office de contrepoids à l'introduction. On concluait avec un passage triste, émouvant ou légèrement nostalgique afin de mettre le lectorat dans la meilleure disposition possible pour recevoir les messages publicitaires qui ne manquaient pas de suivre – technique qu'utilisent depuis toujours les soap operas. Enfin, afin de garantir le respect d'une éthique journalistique minimale, on prenait soin, ne serait-ce que dans la dernière phrase, de rappeler au lecteur que tout ce qu'il venait de lire était une invention. Cette formule, rigide mais efficace, assura le succès du factless journalism auprès des investisseurs et des annonceurs et des dizaines de milliers d'articles, comme celui que vous venez de lire, furent écrit sur ce modèle.