Café de Faune


Extraits du journal de Romain Capot

17 septembre 1992
Après des années passées à scruter les pages « faits divers » des quotidiens, j'ai fini par trouver le sujet de mon prochain roman : un couple d'agriculteurs sauvagement assassiné dans le Loiret. Ce sera parfait ! Le temps de faire mes valises et de finir un peu de travail sur Paris et je prends le train.

24 septembre 1992
Je suis arrivé à Saint-Hilaire-les-Andrésis, le village est charmant. J'ai loué une chambre dans un petit hôtel. Je me rendrai sur les lieux du crime demain à l'aube.

25 septembre 1992
J'ai vu la ferme où vivait le couple. Les scellés de la gendarmerie m'en ont interdit l'entrée, mais j'ai pris quelques notes et fait des croquis. Je dois rapidement entrer en contact avec les autorités : il est impératif pour mon travail que je voie l'intérieur du bâtiment.

28 septembre 1992
Trois jours ! Trois jours sacrifiés à essayer en vain de me faire comprendre par un officier complètement abruti. Sa moustache est tellement énorme que le peu de mots qu'il daigne prononcer peine à la traverser. Parmi les rares phrases intelligibles qu'il a daigné émettre : « Rien à foutre de vos conneries d'écrivain, rentrerez pas dans la ferme des Pelletier. » Je vais mettre ce petit contre-temps à profit pour étudier les environs de la bâtisse.

29 septembre 1992
J'ai passé deux heures ce matin à examiner le gravier de l'allée qui mène à la ferme. Incapable de me décider s'il était gris anthracite ou gris souris, j'ai demandé conseil à un paysan qui ne me quittait pas des yeux, étonné par mon étrange manège. Pour lui, il est « gris putois ». Je n'ai jamais entendu parler de « gris putois » et l'homme a été incapable de m'en dire plus. Je dois pourtant trouver l'épithète adéquat : chaque détail compte.

1er octobre 1992
J'ai fini par comprendre cette histoire de « gris putois » : il s'agit d'une expression locale pour décrire, si j'ai bien saisi, « un gris entre le gris cendré et le gris poney ». Tout cela ne fait qu'ajouter à la confusion : je n'ai aucune idée de ce qu'est le « gris poney ». La perception des couleurs est-elle déterminée par les mots que nous employons pour les décrire ? Serai-je jamais capable de voir le gris putois, moi qui ne suis pas un natif de Saint-Hilaire-les-Andrésis ? Dois-je décrire la couleur de cette route comme je la vois (gris souris, ou anthracite) ou comme les victimes et les meurtriers l'ont vue (gris clair, gris putois, gris poney, que sais-je encore !) ? Cette route a-t-elle seulement une couleur ?

4 octobre 1992
Des suspects ont été arrêtés ! Bien qu'ils n'aient pas avoué, de très lourdes présomptions pèsent sur eux. L'officier à moustache était tellement heureux de cette arrestation qu'il m'a autorisé à entrer dans la ferme à condition que je ne touche à rien.

5 octobre 1992
Tragédie ! Les gendarmes, sans doute à la recherche d'indices, ont déplacé plusieurs meubles. Jamais je ne pourrai connaître leur emplacement d'origine ! Toutes mes descriptions du lieu tombent à l'eau ! Pour ne rien arranger, alors que j'avais promis de ne pas altérer la scène du crime, j'ai cassé un gros vase en ouvrant la porte du salon. Mon laisser-passer risque d'être compromis.

7 octobre 1992
Le moustachu était absent et c'est son adjoint, un jeune gaillard très sympathique, qui m'a accueilli à la gendarmerie. J'ai pu parler aux suspects mais cela n'a rien arrangé : ils nient !

8 octobre 1992
J'ai cru devenir fou aujourd'hui. Monsieur Thibault, un pauvre abruti à la moustache encore plus fournie que l'autre attardé de gendarme (c'est à croire qu'ils se la font pousser en buvant leur engrais au lieu de l'utiliser pour leurs cultures, ce qui expliquerait l'aspect asséché et famélique de ces dernières), a revendu le tracteur des Pelletier ! Je me moque qu'il soit leur voisin, qu'il ait hérité de leurs biens et qu'il ait besoin d'argent : ces gens ne comprennent rien aux impératifs de la littérature. Et cela le jour même où j'apprends que c'est assis sur ce tracteur que le mari a été tué. Je me retrouve à devoir décrire un tracteur que je ne verrai jamais ! Et l'autre qui me lance « boh, vous savez, c'tait un gros tracteur, hein, bien rouge, sauf la cabine qu'était gris poney ! ». C'est à ce moment que j'ai vu rouge. Je lui ai hurlé qu'il n'était qu'un arriéré égoïste (pourtant je déteste crier, ma voix prend alors un ton de fausset qui me donne un air ridicule). Lui a pris ses jambes à son cou et est allé s'enfermer chez lui, non sans avoir éructé un chapelet de propos confus dans lesquels il était tout à la fois question de l'intelligence des Parisiens, de l'homosexualité et du fusil qu'il cache au grenier.

11 octobre 1992
J'ai envie d'abandonner : ce projet ne mène nulle part et je sens bien que je ne suis plus le bienvenu à Saint-Hilaire-les-Andrésis. D'autant qu'une nouvelle opportunité s'est présentée à moi : est arrivé ce matin un message d'un éditeur de guides touristiques pour lequel j'ai rédigé quelques textes. Il est prêt à m'offrir une somme rondelette pour un livre sur les coutumes de nos campagnes et les bonnes manières à connaître pour ne pas froisser les autochtones. J'ai déjà trouvé un titre : Du sang-froid. Je dois me ressaisir.

15 octobre 1992
Heureusement que je ne suis pas rentré à Paris : les choses commencent à se clarifier. Le jeune adjoint a été très coopératif et m'a fourni une copie des documents de la police. Ils n'ont toujours aucune preuve définitive de la culpabilité des suspects, mais ont retrouvé de la terre venant du champ des Pelletier sur leurs chaussures.

16 octobre 1992
De retour dans la ferme des Pelletier, j'ai suivi à l'identique le parcours des meurtriers. Comme eux, je me suis approché de la ferme en traversant les champs situés à l'est. Sur le chemin, je suis passé devant l'endroit où monsieur Pelletier et son tracteur se trouvaient. D'après le rapport du légiste, l'un des deux criminels (lequel ? Penser à m'entretenir avec eux) l'a alors empalé avec sa propre fourche. Son premier forfait commis, il se serait alors rendu dans la grange, sans doute pour y voler du matériel agricole, mais aurait été surpris par madame Pelletier, qu'il aurait égorgé d'un coup de serpe. Si l'intérieur de la maison a été sévèrement modifié par l'intervention des gendarmes, la grange, elle, demeure exactement dans l'état où elle se trouvait le jour des meurtres. Une aubaine pour mon récit : j'ai noirci plus de dix pages de notes – la position de la moindre botte de paille est consignée dans mes carnets. J'ai maintenant besoin d'en apprendre plus sur les motivations des suspects.

18 octobre 1992
Le moustachu est de retour, plus obtus que jamais. Impossible de le convaincre de me laisser parler à nouveau aux suspects ; sa « p'tiance » a des limites, comme il dit. Crétin ! Je vais devoir ruser.

20 octobre 1992
Bientôt quatre heures du matin. J'écris ces mots depuis la cellule de dégrisement de la gendarmerie de Saint-Hilaire-les-Andrésis. Faute d'un meilleur moyen pour approcher les suspects, j'ai décidé de commettre un délit mineur dans l'espoir d'être arrêté et détenu dans une cellule proche de la leur. Malheureusement, d'un naturel timoré, je n'ai pu trouver le courage de voler quelques pommes chez l'épicier du village et j'ai dû avaler une bouteille de vin de pays pour me désinhiber. Grossière erreur ! Peu habitué à la boisson, mon pauvre esprit n'a pas tardé à me faire défaut ; je mentirais en prétendant me souvenir précisément de mes activités d'hier soir, mais je suis certain d'avoir vomi dans l'étal de fruits et légumes avant de menacer d'un manche de balai taillé en pointe les gendarmes venus m'arrêter. A quelque chose malheur est bon : la cellule des meurtriers et la mienne sont mitoyennes. Je dois trouver un moyen de leur parler cette nuit : ils seront transférés au dépôt demain.

21 octobre 1992
Je n'ai rien pu tirer de plus de ces criminels. Il faut dire que les conditions nécessaires pour une conversation de qualité n'étaient pas réunies : hurler à travers un mur de béton de quinze centimètres d'épaisseur est proprement inhumain ! Toujours est-il que je n'ai réussi qu'à les réveiller, ce qui n'a pas eu l'aune de leur plaire (avec quelle vulgarité ces messieurs m'ont parlé !)… Avec le recul, je me demande toutefois si je ne devrais pas me réjouir qu'une épaisse cloison se soit trouvée entre eux et moi. Je ne sais pas comment je vais pouvoir leur parler au dépôt. Faute de mieux, je vais devoir abandonner certains de mes principes et me laisser aller à romancer quelque peu.

25 octobre 1992
Comme j'ai bien fait de renoncer à cette stupide idée de coller aux faits ! Après tout, qui ira vérifier la taille de la cour principale de la ferme ou la hauteur de la grange ? Et j'écris bien plus vite depuis que je ne quitte plus ma chambre. Finalement, j'aurais aussi bien pu rester à Paris.

26 octobre 1992
Je suis allé chercher quelques provisions à l'épicerie : peut-être est-ce dû à l'isolement dans lequel j'ai vécu ces derniers jours, mais j'ai eu l'impression que les habitants me suivaient du regard dans la rue. Quant à l'épicier, c'est tout juste s'il m'a adressé la parole – et pourtant je me suis platement excusé de mon comportement de l'autre soir. Dieu que ces gens sont rancuniers.

28 octobre 1992
Je suis un lâche. Non, pire : je suis un traître ! Comment ai-je pu faire passer mon confort avant mon oeuvre ? Je viens de relire les pages rédigées cette semaine : quelle absurdité ! Bien à l'abri dans mon hôtel, j'ai laissé mon imagination prendre le dessus (maudit soit leur satané vin de pays !) Dans mon récit, les Pelletiers sont jeunes, travaillent dans la publicité et ont été assassinés par un agent du Mossad. Mais qu'est-ce qui m'a pris ? « Plus vendeur », ai-je noté en marge de mon texte. Demain je retourne à la ferme. Qui suis-je, au juste, un grand écrivain ou un misérable alcoolique ?

29 octobre 1992
Passé toute la nuit à boire et toute la journée à vomir. Mon excursion à la ferme peut bien attendre un jour de plus.

31 octobre 1992
Peu à peu, je remonte la pente. Revoir la ferme m'a fait du bien, je crois.

3 novembre 1992
Je touche le fond, une fois encore. Le commissaire à moustache m'a croisé dans la rue et, à mon grand étonnement, a semblé heureux de me voir. « C'est grâce à vous qu'on a eu ces salopards, mon gars ! Z'avez cassé un vase là-bas en vous prom'nant ! Boh'allez, dites pas l'contraire, y'a personne d'autre qu'est rentré là d'dans à part mes gars. Ben savez pas c'qu'on a trouvé dans l'vase ? La ch'valière d'un des salauds ! Ben ouais, il a dû la paumer en fouillant d'dans pour voir s'y aurait pas des trucs d'valeur planqués. Du coup on peut prouver qu'i-z'étaient là ! Ah, ça, vous nous avez rendu une fière chandelle, on s'rait jamais tombés d'sus sans vous. » Il n'a pas eu l'air de comprendre pourquoi cette nouvelle m'a dévasté.

4 novembre 1992
Que faire ? Je vois d'ici le paragraphe que j'aurai à écrire : « Les gendarmes étaient perplexes : certes, les suspects avaient vraisemblablement traversé le lieu du crime, la terre retrouvée sur leurs chaussures l'attestait. Mais comment prouver qu'ils étaient bel et bien les auteurs du double meurtre sans leur aveux complets ? Un incroyable coup du sort apporta une réponse à cette question apparemment insoluble : Romain Capot, un écrivain parisien trop bête pour imaginer seul les sujets de ses livres, était entré dans la ferme la veille pour prendre des notes. Mais ce gros benêt était aussi maladroit que dénué de talent et n'était pas foutu d'ouvrir une porte sans casser quelque chose. L'innocente victime de sa balourdise avait cette fois-ci été un vase dans lequel un des meurtriers avait perdu sa chevalière en fouillant la maison à la recherche d'objets de valeur. C'était l'indice qui manquait aux enquêteurs, qui se hatèrent de le remercier de sa trouvaille inopinée. » Non ! Non ! Je me dois de trouver une autre solution.

7 novembre 1992
Nouvelle tentative. « Les gendarmes étaient perplexes : certes, les suspects avaient vraisemblablement traversé le lieu du crime, la terre retrouvée sur leur chaussures l'attestait. Mais comment prouver qu'ils étaient bel et bien les auteurs du double meurtre sans leur aveux complets ? Un incroyable coup du sort apporta une réponse à cette question apparemment insoluble : un de leurs hommes brisa un vase dans lequel un des meurtriers avait perdu sa chevalière en fouillant la maison à la recherche d'objets de valeur. C'était l'indice qui manquait aux enquêteurs, qui se hâtèrent de le remercier de sa trouvaille inopinée. » Mensonge ! Et cela se saura… Je serai la risée du tout-Paris.

13 novembre 1992
Je pense avoir trouvé une solution.

14 novembre 1992
Tandis que j'écris ces lignes d'une main tremblante, je tente encore de remettre en ordre dans mon esprit les événements de ces dernières heures. La nuit venait de tomber. Monsieur Thibault était sur son tracteur, une imposante machine à la carrosserie rouge sang, surmontée d'une cabine gris poney. Il m'a pas vu arriver. La fourche s'est enfoncée doucement dans son dos, il est mort silencieusement en quelques minutes. J'ai tenté d'extraire l'arme de son corps, mais n'y suis pas parvenu : sans doute les dents s'étaient-elles inextricablement prises dans les côtes de l'agriculteur. Je me suis précipité dans la grange, à la recherche de matériel agricole. J'ai attendu quelques minutes l'arrivée de madame Thibault, en vain. Désespéré, je me suis mis à frapper la moissonneuse-batteuse à coups de pelle en hurlant à tue-tête. Quand la femme, réveillée par l'effroyable tintamarre que je produisais depuis dix bonnes minutes, est entrée dans la grange, je me suis jeté sur elle et lui ai ouvert la gorge d'un coup de serpe. Alors qu'elle se vidait de son sang, j'ai regretté ne pas avoir de chevalière à abandonner dans un vase. Je suis assis sur une botte de foin à quelques mètres du cadavre sanguinolent de madame Thibault. Les gendarmes viendront sans doute bientôt m'arrêter. De ma garde à vue, de mon procès, de mon incarcération, je verrai tout, pas un détail ne sera perdu. Si je ne sais pas ce que l'avenir me réserve, je suis certain d'une chose : la postérité verra en moi un auteur pionnier, le premier à amener aussi loin le genre du non-fiction novel.